Les Card Driven Games : Faire du neuf avec du vieux ? (1/2)

Derrière cette dénomination barbare pour nous européens se cache un style de jeux de société particulièrement apprécié depuis de nombreuses années outre atlantique. Plutôt caractéristique de certains wargames à l’origine, notamment des titres d’Avalon Hill puis de GMT games (au Top 10 des Wargames sur Boardgamegeek, on trouve 6 CDG !!), la notion de Card Driven Games (CDG) s’est peu à peu étendue à certains jeux d’affrontement ‘politique’, principalement pour 2 joueurs mais pouvant aller jusqu’à 4 voire 6 !

Card dri..quoi ?

Avant d’aller plus loin, posons les bases de ce type de jeu : le CDG est par définition un jeu ‘piloté par les cartes’ ou ‘à cartes d’activation’, mais l’on pourrait imaginer qu’il s’agit de la plupart des jeux de sociétés à base de cartes si l’on se borne à cette simple définition, non ? Pas tout fait…

En effet, la notion de Card Driven Games implique qu’à partir d’une seule et même carte, le joueur peut agir de différentes façons en fonction de la situation. Malgré tout, cette définition pourrait porter à discussion, comme cela a pu être le cas par le passé sur Trictrac ou Boardgamegeek. Dès lors, afin d’éviter toute incompréhension et tout débat stérile, je partirai donc du principe que les CDG sont des jeux qui découlent  du système créé par Mark Herman dans We the People, considéré comme le premier Card Driven Games en 1994, et pas les jeux qui ‘utilisent’ des cartes. Et de la même façon, j’insisterai sur le fait que l’apparition de cette mécanique de jeu est une innovation qui continue d’évoluer encore aujourd’hui grâce à d’autres grands auteurs tels Mark Simonitch (Hannibal : Rome Vs Carthage), Ananda Gupta et Jason Matthews (Twilight Struggle),  Volko Ruhnke (COIN Series, Labyrinth : War on Terror), et bien d’autres. Ce dossier ne s’attardera donc pas sur des titres tels que A few acres of snow, Mage Knight, la série Birth of America traduite par Asyncron, ou Churchill par exemple, qui tiennent plus du ‘deckbuilding’ ou du ‘hand management’ que du CDG.

Les considérations sémantiques et de paternité réglées, nous pouvons aborder le cœur du sujet. Ainsi, la plupart du temps (et j’insiste sur cette notion), les CDG proposent deux concepts principaux sur les cartes :

  • une valeur numérique, souvent appelée points de commandement, de contrôle ou d’activation.
  • un texte générant un effet en jeu, associé la plupart du temps à un événement historique.

A cela peuvent s’ajouter nombre variations, tels que les événements obligatoires (que les joueurs doivent jouer dès qu’ils sont piochés), ce qui peut mener à des situations insolites (déclaration d’indépendance jouée par l’anglais dans We The People), les événements pouvant se déclencher durant le tour de l’adversaire (Twilight Struggle,  Labyrinth : War On Terror , 1960 : Kennedy contre Nixon, …), les conditions de victoire par mort subite ou via décompte en cours de partie, etc…

Card Driven Games - We the people

We the people

Card Driven Games - Twilight Struggle

Twilight Struggle

Card Driven Games - Labyrinth : War on terror

Labyrinth : War on terror

Easy to learn, hard to master ?

L’intérêt de la mécanique du Card Driven Games est donc d’offrir un choix, souvent cornélien, au joueur, lequel devra soit dépenser les points de commandements pour réaliser des actions soit activer une carte pour son événement et suivre donc l’effet proposé par la carte. C’est souvent pour cela que la plupart des CDG sont en fait des wargames ou se basent sur un contexte guerrier (Paths of Glory ou Hannibal : Rome vs Carthage (dont nous avions vu la version 20ème anniversaire en prototype lors de notre voyage à Essen en 2016) en sont de parfaits exemples). Lever des troupes, réorganiser ou déplacer des armées, étendre son influence, construire ou fortifier, tout ceci est généralement ce que l’on retrouve d’un jeu à l’autre, avec quelques petites variations d’ordre historique ou situationnelle. Nous avons donc d’un côté ces fameux points de commandement et la multitude d’actions possibles qui en découlent. Et de l’autre, les événements ou personnalités historiques, souvent susceptibles de modifier les règles du jeu, mais de façon très didactique, car leurs résolutions impliquent juste une application à la lettre du texte associé.

Hannibal : Rome Vs Carthage Edition 20ème anniversaire, traduite par Asyncron

Hannibal : Rome Vs Carthage Edition 20ème anniversaire, traduite par Asyncron

C’est  l’un des points positifs des Card Driven Games, à savoir proposer une expérience de jeu riche et variée, sans pour autant devoir ingérer une quantité de points de règles particuliers. Mais il ne s’agit pas du seul intérêt de ce type de jeu. En effet, cette mécanique permet de retranscrire les conflits qu’ils soient militaires (stratégiques (Path of Glory, Empire of the Sun), tactiques (Combat Commander)) ou politiques (Twilight Struggle, Labyrinth War on Terror, Wir Sind Das Volk) en introduisant des variables que certains autres jeux ne pourraient simuler (influence des gouvernements et de leur alignement, des avancées scientifiques, des médias, de l’économie etc…), sous peine de considérablement alourdir l’expérience de jeu. Alors certes, il faut faire des concessions, notamment du point de vue de l’exactitude chronologique, mais c’est un autre intérêt des CDG, à savoir, pouvoir réécrire l’Histoire ! D’autant plus que la plupart d’entre eux proposent des scenarii différents pour simuler les différentes étapes des conflits traités.

Card Driven Games - Wir sind das Volk!

Wir sind das Volk!

Il est également une autre caractéristique de ce type de jeu, grandement facilitée par les points énoncés jusqu’à maintenant, leur capacité à proposer des expériences asymétriques originales (USA vs Djihadistes, RFA vs RDA, etc…), mais certains titres poussent l’asymétrie à l’extrême en proposant jusqu’à six camps totalement différents. C’est le cas d’Here I Stand par exemple, Card Driven Game prenant place dans l’Europe du XVIème siècle où chacun des camps se verra doté de conditions de victoires spécifiques (Piste de construction des châteaux de la Loire pour François 1er, obtention d’un héritier mâle pour Henri VIII, …) voire d’un fonctionnement spécifique au sein même du jeu (conflit religieux (via débats et conversions) entre catholique et protestant au milieu des conflits armés des autres puissances). Même si les gains de PV se font différemment, chaque joueur sera amené à devoir parlementer et interagir s’il veut remporter la victoire. Cela en fait l’un des Card Driven Games multi joueurs les plus prisés à l’heure actuelle et j’imagine que la sortie prochaine de la version anniversaire pour les 500ans des 95 thèses de Luther ne fera que confirmer cet état de fait.

Card Driven Games - Here I Stand

Here I Stand

COIN : le renouveau du Card Driven Games ?

Richesse, diversité, asymétrie (donc rejouabilité) d’accord, mais le concept lui-même n’est pas un peu poussiéreux me direz-vous ? Après tout, les premiers CDG (We The  People, Hannibal : Rome vs Carthage) datent d’il y a plus de 20 ans désormais. Et quand bien même ces jeux seraient excellents en soi, peuvent il perdurer malgré la concurrence des jeux de société récents ? Cette question est légitime mais part du principe que le CDG n’a pas évolué depuis toutes ces années. Ce qui, au vu des titres proposés actuellement, n’est vraiment pas le cas. Ainsi, nous parlions précédemment d’Here I Stand et de l’asymétrie qui le caractérise, mais depuis quelques années désormais, une nouvelle série se développe autour de ce que l’on pourrait appeler des théâtres d’opérations contemporains, la fameuse série COunter INsurgency (COIN). Particulièrement rafraîchissante de par les thématiques abordées (terrorisme en Afghanistan, cartels en Colombie, …), elle l’est tout autant par la profondeur et l’asymétrie des différents camps proposés. A tel point que GMT en est au 9ème opus de cet série, tout en rééditant régulièrement les précédents. Mais prenons pour exemple Fire in the Lake, le 4ème jeu de la série, traitant de la guerre du Vietnam. Celui-ci propose aux joueurs d’incarner les forces d’insurrection (Nord Vietnam et Vietcong) contre le Sud Vietnam et les Etats Unis. On pourrait donc imaginer que le jeu se résume à un 2v2 naturel de par l’orientation insurrection/contre insurrection, mais il n’en est rien, un seul joueur parmi les quatre sera le vainqueur au final. Concernant la mécanique de CDG dans Fire in the Lake, l’innovation consiste dans le fait que les joueurs ne possèdent pas une ‘main de cartes’ mais se positionnent sur une séquence de jeu liée à une carte visible à chaque tour tout en choisissant d’utiliser cette ‘activation’ pour réaliser des opérations ou résoudre l’événement associé. Cette prise de décision rend le jeu beaucoup plus stratégique et diplomatique à la fois, car l’on doit sans cesse composer avec ses adversaires naturels mais également avec son ‘partenaire’. D’ailleurs, si vous êtes intéressés par le sujet, je vous encourage vivement à regarder la vidéo de Nouvelle du Front sur Fire in the Lake ou le Hex Rules sur Falling Sky.

Serie COIN par GMT games

Serie COIN par GMT games

 

Pourquoi ce tel manque d’engouement chez nous alors ?

A mon sens, principalement pour quatre raisons :

  • La première est la position un peu bancale de ce style de jeu. Principalement associé aux wargames à l’origine, mais sans pour autant en être le seul représentant, le Card Driven Game est en fait un jeu de niche, dans une catégorie plutôt dominée par des jeux à hexagones voire à figurines.
  • La seconde raison est que ce type de jeu traite souvent de sujets obscurs ou peu aguicheurs pour notre public. J’en vois déjà réagir à la lecture de ces lignes, mais soyez honnêtes, trouvez-vous réellement le thème de la guerre froide, du terrorisme ou des élections américaines sexys ? Certes, cela évolue désormais avec COIN, mais même si les thèmes sont plus variés, ils n’en reste pas moins très spécifiques et complexes.
  • La troisième, la plus problématique à mon sens, est la durée de partie. Majoritairement, les CDG se jouent en 3-4 heures voire beaucoup plus pour certains mastodontes du genre (Here I Stand par exemple). Cela en fait un format délicat à sortir en association, hormis session dédiée, ou tournois sur un festival, par exemple le prochain Open de Paris des Jeux d’Histoire fin septembre.
  • Enfin, la dernière, et j’aurais peut-être dû commencer par là, est la quasi absence de traduction française de ce type de jeu. Hormis, 1960 Kennedy contre Nixon traduit par Filosofia il y a plusieurs années et plus récemment Twilight struggle, les non anglophones n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent. Il existe malgré tout des tentatives de fan pour rendre ces trésors accessibles aux joueurs francophones voire les améliorer (règles vidéo d’Here I Stand en vf et traduction des cartes,  rework autour de Twilight Struggle) mais il faut être déjà motivé par le sujet pour se lancer dans ce genre de démarche…
Rework autour de Twilight Struggle

Twilight Struggle – Exemple de carte retravaillée

Mais alors quel avenir pour le Card Driven Games en France et même de façon générale dans le paysage ludique actuel ? Nous le verrons prochainement dans la deuxième partie de ce dossier…

 

Auteur: Ashraam

Ingénieur Sécurité/Environnement, il délaisse de temps à autre la réglementation pour prendre la plume et exprimer sa passion pour le jeu de société. Fan de stratégie/tactique, il reste malgré tout ouvert au poussage de cubes en bois, pour peu que le thème l'intéresse.

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3 Commentaires

  1. La traduction d’HANNIBAL et HAMILCAR bat son plein ! 😉

    Répondre
  2. Hexasim a publié il y a quelques années Napoleon against Europe un CDG en français (et en anglais) sur l’épopée napoléonienne. Une préquelle sur les guerres révolutionnaires (Aux Armes Citoyens) est en cours.

    Répondre
    • Une réédition française est elle prévue pour Napoleon against Europe ?

      Répondre

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