Trajan de Stefan Feld chez Ammonit Spiel et Gigamic

Trajan est un jeu de Stefan Feld pour 2 à 4 joueurs de 12 ans et plus, jouable en 90 à 120 minutes (30 minutes par joueur). Il vient de sortir pour Essen en octobre dernier chez une nouvelle maison d’édition allemande Ammonit Spiel.

Dans Trajan, vous incarnez un Sénateur Romain évoluant à Rome en 110 après Jésus-Christ sous le règne de l’empereur Trajan. L’Empire est à son apogée et baigne dans la quiétude. Cette situation laisse donc libre cours à chacun de réaliser des manœuvres pour assouvir son destin personnel en gardant en œil sur les exigences du peuple. Pour marquer des points de victoire et espérer être désigné vainqueur, vous devrez donc alterner, avec stratégie et opportunisme, entre la construction de bâtiments dans la ville, le commerce, les manœuvres qu’elles soient politiques au Sénat ou militaires aux frontières, sans oublier de faire un petit tour au Forum, « the place to be » des Romains. (« leur Facebook », pour notre ami jeune qui nous lit)

 

La filiation Trajan / Les Châteaux de Bourgogne

Au début du mois de janvier, nous vous parlions déjà d’un autre opus de l’ami Stefan Feld : les Châteaux de Bourgogne. La filiation est évidente sur bien des plans parmi les plus apparents : même durée de partie, même nombre de joueurs, thème franchement accessoire (voyez comme ce fut dur de donner vie au pitch) même si ici, il est un peu plus crédible. En effet, si dans Bourgogne on se retrouve à prendre avec des dés des tuiles/morceaux de royaume disposées dans six entrepôts autour du plateau, Trajan donne un petit peu plus de sens et de crédibilité à nos actions. Quoi qu’il en soit, le véritable atout du jeu réside dans sa mécanique, et c’est là que s’opère la scission entre les deux titres.

 

Trajan : la Rome Antique de l’Allemagne à la France

Ammonit Spiele a été créée par deux anciens de chez Queen Games (Alhambra, Fresco…), Beyer Rudiger et Dietrich Bernd. Ajoutez à la recette 100% germanique Jo Hartwig pour le design, qui a déjà officié sur de nombreux jeux Queen Games, et Stefan Feld que l’on ne présente plus, et vous accouchez d’un jeu typiquement allemand. Sorti pour le salon d’Essen en octobre 2011, il a connu un joli succès entériné par une seconde place au classement Fair-Play à l’issue du week-end. Il n’est pas si étonnant que Gigamic, qui distribue déjà en France les jeux allemands de Zoch notamment, ait manifesté un intérêt pour ce jeu au point de le distribuer dans la langue de Molière à partir de février 2012.

 

Un matériel agréable, un graphisme assez neutre

Trajan - plateau

Le plateau en cours de partie

Maintenant que les présentations sont faites, déballons un peu la boîte et observons. Le matériel est de très bonne facture : les cartons sont épais, les meeples ont une forme sympathique (notamment les chefs militaires), et la cerise sur le gâteau : les 4 arcs de triomphe (un par joueur) carrément jolis en dépit d’une utilité assez anecdotique (mais c’est typiquement le détail totalement inutile qui fait toujours agréablement « tilt » dans l’esprit du joueur). C’est à peu près la seule fantaisie, car graphiquement, le design de Trajan est plutôt atone. Pas franchement moche, ni super joli non plus, le jeu est visuellement sobre et efficace, ce qui est l’essentiel. Une petite revue d’effectifs détaillée :

  • 1 plateau
  • 1 livret de règles Anglais/allemand
  • 1 marqueur de temps
  • 60 cartes marchandises (5 x 12 différentes)
  • 54 tuiles Trajan
  • 70 tuiles Forum
  • 12 tuiles Action supplémentaire
  • 20 tuiles Construction
  • 24 marqueurs +2
  • 15 tuiles de demande du peuple (5 x pain/jeu/religion)
  • 3 tuiles Navire
  • 12 tuiles Bonus
  • 4 tuiles Trimestre

Pour chacun des quatre joueurs :

      • 1 arc de triomphe Trajan
      • 15 meeples Ouvriers/Légionnaires
      • 1 meeple Commandeur
      • 2 disques (1 pour le score, 1 pour le Sénat)
      • 12 octogones pour la roue d’actions (2 x 6 différents)

 

Awalé, César ! Jocorituri te salutant ![ref]Awalé, César ! Jocorituri te salutant : clin d’oeil humoristique à la citation originelle : « Avé Cesar, morituri te salutant » signifiant « Avé Cesar, ceux qui vont mourir te saluent ». Ici, « jocorituri » signifierait à peu près « ceux qui vont jouer ».[/ref]

Trajan - awalé 2

L'awalé en cours de partie

La mécanique de Trajan est simple à expliquer mais profonde à jouer, et le moteur central constitue l’originalité majeure du jeu : un système de sélection d’actions reprenant la logique de l’awalé. Six actions différentes sont réalisables, et vous commencez la partie avec deux petits cubes dans chacune des six « écuelles » de la roue d’action. En prenant l’intégralité des cubes d’une écuelle et en les disséminant à raison d’un cube dans chaque écuelle « en aval » de celle de départ, la dernière écuelle dans laquelle vous déposez un cube détermine l’action jouable. Ensuite, les mécaniques de résolution de ces actions sont quant à elles simples et ne vous dérouteront pas : tantôt une mécanique de collection (pour les actions Construction et Commerce), tantôt une progression/déplacement sur une piste (Sénat et Militaire), tantôt une sélection de tuiles (pour les actions Forum et Trajan). Le jeu est assez vite expliqué, et le joueur vite impliqué.

 

Toutes les routes mènent aux points de victoire

Trajan - demandes du peuple

Les demandes du peuple

En terme de mécanique aussi, Trajan est une fois de plus un digne représentant de l’école allemande : comme dans toute bonne production de Stefan Feld, les moyens de marquer des points de victoire sont très nombreux et il vous faudra garder un œil sur bien des paramètres, en combinant vision à long terme et opportunisme pour maximiser votre score. Les demandes du peuple sont l’occasion d’une astuce mécanique plaisante : le jeu représente une année découpée en quatre trimestres. La piste de temps, commune (à la différence d’un Olympos et/ou d’un Thèbes), avance d’autant de cases que de cubes déplacés par chaque joueur dans leur awalé, ce qui devient vite un subtil levier tactique pour gêner les autres joueurs en cours de partie et les empêcher d’appliquer l’intégralité de leur plan. A chaque tour de piste de temps complété, on découvre alors un pion de demande du peuple (il en existe de trois types : du pain, des jeux, et la religion). Au bout du troisième tour de piste de temps et la révélation de la troisième demande, il reste un dernier tour aux joueurs pour s’adapter aux exigences de la plèbe, après quoi, la fin du quatrième tour marque la fin du trimestre et les réponses des joueurs sont évaluées à la demande du peuple. Moins vous aurez satisfait de demandes, plus la pénalité en points sera importante ! Il faudra donc jauger en cours de partie de l’intérêt, ou non, de chercher à tout prix à satisfaire les besoins de la population, car après tout, il y a peut-être plus à gagner en commerçant au port, construisant la ville, montrant votre force militaire à tous les passants, magouillant au Sénat, etc…On détaille ça ci-après pour les plus curieux d’entre vous.

Sénat

L’action Sénat est très simple et très rentable si on insiste dessus à plusieurs reprises. En effet, à chaque action on fait progression notre pion Sénateur le long du fronton du Sénat, sur une piste de scores de type « exponentielle ». La première case apporte 2 points, puis 3 (soit 5), puis 4 (soit 9), etc jusque 8 soit un total gagnable théorique de 35 voies/points. Non content de gagner au tirage, on gagne aussi au grattage, puisqu’à chaque fin de trimestre, le joueur qui a le plus de voies a le droit de choisir une des deux tuiles « bonus » qui lui apportera des points de victoire bonus conditionnels en fin de partie. Le second le plus avancé choisira une version « dégradée » de la seconde tuile en la retournant et qui lui rapportera alors un peu moins de point que le recto. Le nombre de voies correspond en fait au nombre de points de victoire de la case où a terminé le joueur. S’il finit à 8, il a 8 voies, mais on peut avoir des voies supplémentaires grâce à des tuiles disponibles au forum (action Forum) ainsi que dans les contrées voisines vers lesquelles il faudra alors déplacer vos troupes (action Militaire).

Commerce

Une action Commerce permet soit de vendre des marchandises, soit de piocher une carte marchandise d’une des façons suivantes :

  • soit deux cartes parmi la pioche cachée et rendre une de sa main dans une des deux pioches visibles ;
  • soit une carte d’une des deux pioches visibles ;
  • soit il joue une à deux cartes de sa main et refait sa main en piochant autant de cartes dans la pioche cachée.

Vendre des marchandises permet de gagner des points de victoire en les chargeant dans un des trois bateaux qui apportera des points croissants  suivant ses propres critères :

  • Bateau « 1 » : 1 à 4 cartes toutes différentes ;
  • Bateau « 2 » : 1 à 3 paires différentes ;
  • Bateau « 3 » : 1 à 4 cartes identiques.

Le truc vicieux, c’est qu’une fois qu’un bateau a été utilisé lors d’une vente, il est retourné et rapportera moins de points de victoire à ceux qui l’utiliseraient jusqu’à la fin du trimestre.

Militaire

Une action Militaire permet soit :

  • de gonfler ses rangs d’un légionnaire supplémentaire en prenant un meeple de sa réserve ;
  • de déplacer son chef d’un territoire pour ainsi récupérer la tuile bonus présente dans le territoire (qui sera renouvelée au début de chaque nouveau trimestre si elle a été prise) ;
  • d’apporter un légionnaire sur une région où son chef est présent, à condition qu’aucun légionnaire ne soit présent, et marquer alors les points de victoire associés à la région.

Construction

Une action de Construction permet soit :

  • de gonfler ses rangs d’un ouvrier supplémentaire en prenant un meeple de sa réserve ;
  • de placer un ouvrier sur une des habitations de la ville, adjacente à un de nos ouvriers précédemment placé, segmentées en 5 types différents. on prend ainsi la tuile qui apporte des points de victoire, de 2 à 5. S’il s’agit de la première tuile de ce type dans la partie, elle nous offre une action gratuite dont la nature dépend justement du type de construction. En fin de partie, on gagnera également respectivement 10 et 20 points de victoire si l’on a 3 ou 4 tuiles d’un même type.
  • de placer un ouvrier sur un emplacement déjà occupé par un autre joueur, pour ultérieurement construire autour de cet ouvrier, puisqu’il faut toujours respecter la règle d’adjacence.

Forum

Une action Forum permet de prendre au forum une tuile bonus. Il y en a de plusieurs types dont voici une rapide description :

  • les tuiles de pain/jeu/religion, très utiles pour répondre aux demandes du peuple ;
  • les voies au Sénat : elles ne vous feront pas avancer sur la piste du Sénat en terme de points de victoire, par contre, les voies s’ajouteront à vos voies éventuellement acquises sur cette piste pour déterminer votre position finale et peut-être vous faire gagner les tuiles de bonus de Sénat qui rapportent des points de victoire sous conditions en fin de partie.
  • les tuiles « Actions supplémentaires » : elles permettront, la prochaine fois que vous réaliserez l’action représentée par le pictogramme de la tuile, de la faire une fois de plus (à défausser après usage).
  • les tuiles « Construction joker » : elles comptent comme n’importe quelle tuile de construction de bâtiments, ce qui est très utile en vue de la phase de collection de tuiles identiques pour gagner 10 à 20 points en fin de partie.
  • les tuiles « Marchandises joker » : elles comptent comme n’importe quelle marchandise lors d’une phase de vente (à défausser après usage)
  • les tuiles « Demande joker » : elles comptent comme n’importe quelle demande du peuple (à défausser après usage)
  • les tuiles « Actions supplémentaires joker » : comme les actions supplémentaires, à ceci près qu’elle peut compter pour n’importe quelle action (à défausser après usage).

Tuiles Trajan

L’action Trajan est assez puissante, et plus encore en la reproduisant plusieurs fois dans un temps assez réduit ! Elle permet de placer une tuile Trajan sur l’écuelle marquée de votre arc de triomphe, qui se déplacera après coup d’un cran dans le sens horaire. Si vous remplissez le critère inscrit dessus, elle apporte des bonus et/ou actions intéressantes pour peu qu’elles se combinent avec votre action du moment ; le critère consistant toujours en la réunion de deux octogones d’une certaine couleur dans l’écuelle de la tuile Trajan.

J’ai aimé Les châteaux de Bourgogne, aimerai-je Trajan ?

Nombre de joueurs non-core et/ou récents n’ont découverts Stefan Feld qu’à travers les Châteaux de Bourgogne qui leur sert alors d’étalon pour savoir si Trajan pourrait leur plaire. Reconnaissons ici que l’on a affaire à deux poids clairement différents, rendant presque la comparaison caduque au-delà du seul point commun de l’auteur. Sur la balance du gamer, l’écuelle penchera davantage du côté de Trajan, plus exigeant.

Si les Châteaux de Bourgogne poussaient le vice du combo assez loin, ceux-ci sont bien moins fréquents et nécessiteront beaucoup plus de doigté et de patience pour être déclenchés dans Trajan.

Si les Châteaux de Bourgogne cantonnaient votre réflexion à l’optimisation du résultat de deux dés, la plus grande liberté d’actions, la différence plus marquée dans le fonctionnement de chaque type d’action et plus encore la manipulation de l’awalé réclameront plus de concentration et d’expérience pour être utilisés vraiment efficacement. Durant les premières parties, l’awalé deviendra presque un « jouet dans le jeu », qui se joue « pour lui-même », prenant alors légèrement le pas sur le reste du jeu tant :

  • la nécessité de sa manipulation optimale devient vite prépondérante pour se démarquer des autres joueurs au score ;
  • sa mise en œuvre thématique est ostensiblement artificielle, reconnaissons-le ;
  • le reste du jeu, bien que fort plaisant, n’est pas très innovant mécaniquement, bien qu’à nos yeux une fois la tête dans le guidon  dans la partie, ça ne constitue pas un grief.

Le seul point commun dans le patrimoine génétique de ces deux titres est l’interaction exclusivement indirecte : c’est en devançant les autres sur une action, en leur chipant l’objet de leur convoitise, que vous pourrez avoir une influence sur leur jeu, et seulement ainsi.

C

Vous n’aimerez pas jouer à Trajan si…

  • vous recherchez un thème profond et immersif ;
  • l’interaction exclusivement indirecte entre les joueurs ne vous suffit/plaît pas ;
  • vous mêmes ou vos joueurs n’êtes pas très « core » ;

Du rab sur le web

Trajan-boîte-conclusion-article

Auteur: Pierre-André Dewitte

Travaille dans le cloud comme Traffic Manager "couteau suisse" (Webdev et Mobdev en bonus), mais descend de son nuage à l'occasion pour jouer à des jeux de société. Et quand il a un coup de cœur ludique, il l'écrit sur Ludopoly, toujours en moins de 3000 mots.

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2 Commentaires

  1. Aléa Jacta Est….ah, ben non, je confonds avec « Les Châteaux de Bourgogne » ! ! !

    Je ne dirais donc qu’une seule chose : Veni, Vidi, Vici
    1er Ludopoly de l’année, 1ère partie de Trajan….1ère Victoire

    Répondre
    • Ravi que cette découverte t’ait plu Niky ! Avec quelques parties de plus au compteur, il reste toujours aussi intéressant, sinon plus !

      Répondre

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  1. Takenoko d’Antoine Bauza chez Matagot & Bombyx | Ludopoly - [...] Pas de quoi jeter au feu le jeu bien évidemment (ça serait un comble après avoir fait un article…
  2. Tric Trac d'Or 2012 - Ludopoly | Ludopoly - [...] Trajan Stefan Feld Gigamic/Ammonit Spiel [...]

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